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Après la critique enthousiaste d’Emilie Dumesny de la pièce Solaris, découvrez un entretien avec le jeune metteur en scène Rémi Prin. Célèbre roman de Stanislas Lem, cette histoire de science-fiction dans une station spatiale est présentée dans un petit théâtre du Festival “off” d’Avignon. Une petite production mais un travail collaboratif avec deux scénographes, un compositeur musical et trois acteurs et actrices. Pièce de théâtre psychologique, c’est un véritable voyage sur une autre planète. Le metteur en scène Rémi Prin explique ici la manière dont il a adapté le roman au théâtre, comment le cinéma l’a influencé pour faire (paraxodalement) une vraie pièce de théâtre et les difficultés rencontrées par les jeunes metteurs en scène à Avignon.

Thibault Elie (TE) : Quelle est l’origine de ce projet d’adaptation théâtrale ?

Rémin Prin (RP) : Mon scénographe m’a proposé de faire une adaptation du roman Solaris. Je n’avais vu que les films adaptés du roman [par Andreï Tarkovski en 1972 puis Steven Soderbergh en 2002] et je n’étais pas un grand fan. Je lis le roman et je découvre que l’histoire est magnifique et que le huis-clos sur une station spatiale se prêterait bien au théâtre. Alors on s’est demandé : Comment utiliser les codes du théâtre pour raconter cette histoire ? Comment faire vivre une station spatiale avec une scénographie qui ne soit pas juste un décor posé et qui ne bouge plus ?

TE : Solaris est un roman de science-fiction mais a été adapté deux fois au cinéma. Vous avez vous-même étudié le cinéma : votre adaptation théâtrale a-t-elle pris en compte cet univers cinématographique ?

RP : La question que j’aime me poser c’est comment utiliser les contraintes d’un plateau pour raconter une histoire que tu ne pourrais logiquement voir qu’au cinéma : un vaisseau spatial, des décollages de fusée, des monstres… Tu te dis, comment faire sur un plateau de 8 mètres par 6 ? Quelles astuces tu utilises ? J’ai une culture de cinéma, c’est une grande source d’inspiration mais je pense avoir trouvé ma place dans des projets qui ne sont pas à la base au théâtre au théâtre.

TE : Voyez-vous votre adaptation comme une forme de “théâtre de genre” qui serait ici la science-fiction ?

RP : Ce n’est pas forcément du théâtre de genre ou du théâtre de science-fiction : l’histoire ne se limite pas à un public de science-fiction et c’est aussi pour ça que le spectacle fonctionne au Festival. Moi-même je ne suis pas un fan de littérature de science-fiction ! Pour Solaris mes références ont plutôt été dans le fantastique, dans Maupassant, pour l’univers mental des personnages et la folie qui monte.

TE : Quels ont été les enjeux dramatiques et artistiques de cette adaptation théâtrale ?

RP : Le premier ça a été comment rendre cette histoire universelle ? Ce qui me touche c’est que c’est un spectacle qui parle du regret. Tous mes spectacles parlent de le thème là, je suis un peu obsédé par cette question. C’est quelque chose que tout le monde connaît, par exemple ici c’est le regret amoureux. C’est un spectacle très romantique, beaucoup plus que le roman ou que les films et je l’assume complètement.

Le second enjeu, plus formel, est de savoir comment immerger les gens dans cette station spatiale et ne plus les lâcher. Là c’est mon équipe technique : mes deux scénographes avec la station qui bouge et ressemble à un labyrinthe ou bien mon compositeur qui a tout composé tous les sons, les musiques y compris les bruitages, ce qui compte énormément pour l’immersion du spectateur. Je suis créateur lumière à côté de mon travail de mise en scène donc je me suis occupé de cette partie. J’ai essayé de sculpter les corps et de jouer sur les clairs-obscurs en éclairant depuis le plateau, sans lumière de face.

Le troisième enjeu était d’emmener le spectateur dans du théâtre de genre horrifique. Toute la première partie repose là-dessus, avec une sensation de danger pour le personnage. J’avais envie d’amener cette piste pour mieux la brouiller et aller vers d’autres émotions. Mais n’en disons pas trop pour ne pas gâcher le plaisir !

Un autre enjeu était d’utiliser uniquement des codes de théâtre traditionnels. Je ne voulais pas de vidéo car j’en ai horreur. Ce ne sont que des trucages qui viennent du cinéma des premiers temps, d’il y a un siècle. Par exemple la couverture de survie qui reflète la lumière bleue avec un ventilateur pour simuler le mouvement de l’océan ça coûte 5€ !

TE : D’ailleurs votre spectacle est très coloré en termes de lumière. Comment avez-vous travaillé pour concevoir ?

RP : Complètement à l’instinct. Je ne voulais pas faire du naturalisme, ni du blanc. J’adore les cinéastes comme Mario Bava et Dario Argento. J’ai vu Suspiria à 8 ans et ça m’a vraiment marqué. Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont utilisées et ça rend quelque chose de très oppressant. Aussi je ne comprends pas les metteurs en scène qui préfèrent éclairer à fond le visage des comédiens et casser leur ambiance lumineuse. Je trouve ça plus intéressant de travailler sur des clairs-obscurs, on voit mieux le jeu du comédien puisque ça dessinera le visage du personnage ! C’est pour ça que je n’ai pas mis de face directe.

TE : Quel est l’intérêt pour une jeune compagnie et un jeune metteur en scène comme vous de venir au Festival d’Avignon au milieu des 1600 spectacles du “Off” ?

RP : Je pense qu’il faut “faire Avignon” relativement armé. On a joué Solaris deux mois l’année dernière à Paris. Le spectacle a bien marché, on a beaucoup de presse élogieuse. Grâce à cela on était identifiés pour aller s’insérer dans la liste de 1600 spectacles d’Avignon. Alors c’est important d’avoir des salles pleines à Avignon pour rentrer dans ses frais, mais je sais qu’on aura des dettes même en étant complet tous les soirs. Mais ce qui est important c’est de vendre des dates : il ne faut pas oublier qu’Avignon est un immense marché du théâtre. Les compagnies l’oublient beaucoup. Tu viens vendre ton spectacle pour des programmateurs dans des salles en province : il n’y a qu’à Avignon que tu peux faire ça. Je suis aussi lucide sur le fait qu’il faut faire deux années de suite Avignon pour que cela marche. On a commencé avec 8 spectateurs dans la salle pour la première. Puis 12, puis 17, 23, 28 et après on était complets grâce au bouche-à-oreille. Si on revient à Avignon l’année prochaine c’est être déjà identifié par les professionnels et le public pour faire un carton la deuxième année.

TE : Convoitez-vous de faire partie de la sélection du Festival d’Avignon “In” à terme ?

RP : Je pense que je suis un peu le vilain petit canard à ce niveau-là. Beaucoup de jeunes metteurs en scène veulent révolutionner le théâtre notamment dans le “In”. Personnellement ça ne me fait pas du tout fantasmer. Par contre j’aime le principe d’être juste un raconteur d’histoires. C’est l’histoire qui me pousse à monter un projet. J’ai envie de bien raconter cette histoire et au plus grand nombre : j’ai horreur du théâtre snob, élitiste. Mes spectacles sont exigeants mais tout le monde peut venir le voir. J’essaye de leur donner les clés pour qu’ils puissent rentrer dans le spectacle.

Entretien réalisé par Thibault Elie le 19 Juillet 2019

In English translation

Following the enthusiastic review written by Emilie Dumesny, we asked a few questions to young director Rémi Prin about his theatrical adaptation of the famous novel Solaris by Stanislas Lem. This science-fiction story in a space station is presented in a small theatre in Avignon. A small production but a collaborative work with two set designers, a music composer and three actors and actresses. Psychological play, it is a true voyage to another planet. Director Rémi Prin explained to us how he adapted the novel to the theatre, how cinema influenced him to make a true theatrical play and how difficult it is to be a young director in the Festival d’Avignon.

Thibault Elie (TE): What is the origin of this theatrical adaptation project?

Rémi Prin (RP): My set designer asked me to adapt the Solaris novel. I had only seen the films adapted from the novel [by Andreï Tarkovski in 1972 then Steven Soderbergh in 2002] and I was not a big fan of them. I read the novel and I discovered that the story was beautiful and that the claustrophobic atmosphere on a space station would lend itself well to the theatre stage. Then we asked ourselves: How to use the codes of the theatre to tell this story? How to make a space station live with a set design that is not just a fixed scenery and that does not move during the whole play?

TE: Solaris is a science fiction novel but has been adapted twice to the cinema. You have studied cinema yourself: has your theatrical adaptation taken into account this cinematographic universe?

RP: The question I like to ask myself is how to use the constraints of a set to tell a story that you could logically see only in the cinema: a spaceship, rocket takeoffs, monsters … You say to yourself, how to do on a plate that is about 8 meters long and 6 meters large? What tips can you use? I have a film culture, it is a great source of inspiration but I think I have found my place in projects that are not basic theatre.

TE: Do you see your adaptation as a form of “genre theatre” that would be here science fiction?

RP: This is not necessarily genre theatre or science-fiction theatre: the story itself is not limited to a science-fiction audience and that’s why the play is appreciated at the Festival d’Avignon. I’m not a fan of science fiction literature myself! For Solaris, my references have been more in the fantastic genre, in Maupassant, for the mental universe of the characters and the madness that goes up during the play.

TE: What were the dramatic and artistic stakes of this theatrical adaptation?

RP: The first one was how to make this story universal? What touches me is that it is a show that speaks about regret. All my shows talk about this theme, I’m a little obsessed with this question. This is something everyone has experienced and in this Solaris, it is a love regret. It’s a very romantic show, much more than the novel or the movies and I take responsibility for it completely.

The second concern, a more formal issue, was how to immerse people in this space station and keep them immersed all along. This is the work of my technical team: my two set designers who worked on the space station that moves and looks like a labyrinth or my composer who has composed all the sounds of tj play, including the music and the sound effects. I am a lighting technician and artist next to my staging work so I took care of this part. I tried to carve the bodies and play on the chiaroscuro/semi-darkness by lighting up from the stage, without any light from the front.

The third challenge was to take the viewer into the horror genre theatre. The whole first part is based on it, with a feeling of danger for the character. I wanted to bring this horror track to better scramble people and allow them to feel other emotions. But I won’t say too much about so I don’t spoil the fun!

Another challenge was to use only traditional theatre codes. I did not want a video because I hate it. The codes I have used are only special effects that come from the first years of cinema history, about a century ago. For example, the survival blanket that reflects the blue light with a fan to simulate the movement of the ocean costs only 5 €!

TE: Besides your show is very colourful in terms of light. How did you work to design it?

RP: Completely instinctively. I did not want to be naturalistic or white light only. I love filmmakers such as Mario Bava and Dario Argento. I saw Suspiria at the age of 8 and it really impressed me. All the colours of the rainbow are used and it makes something very oppressive. Also, I do not understand directors who prefer to fully illuminate the actors’ faces and break their luminous atmosphere. I find it more interesting to work on chiaroscuro, we see better the play of the comedian since it will outline the face of the character! That’s why I did not put a direct face light.

TE: What is the interest for a young company and a young director like you to come to the Avignon Festival in the middle of the 1600 shows of the “Off”?

RP: I think we must go to Avignon relatively armed. We played Solaris two months last year in Paris. The show went well, we have a lot of praise from the press and the audience. Thanks to this we were identified to fit in the list of 1600 Avignon shows. It’s important to have full rooms in Avignon to get into his expenses, but I know we will have debts even being full every night. What is really important is to “sell dates”: we must not forget that Avignon is a huge theatre market. Companies usually forget it a lot. You come to sell your show for programmers of theatres in the provinces: only Avignon allow you to do that. I am also lucid about the fact that we have to make Avignon two years in a row for it to work. This year we started with 8 spectators in the room for the first time. Then 12, then 17, 23, 28 and after we were complete thanks to word of mouth. If we come back to Avignon next year, the play has already been identified by the professionals and the public to be hugely successful in the second year.

TE: Do you plan to be part of the selection of the Avignon Festival “In” in the coming years?

RP: I think I’m a little ugly duckling at this level. Many young directors want to revolutionize the theatre especially in the “In”. Personally, that does not make me fantasize at all. I believe I like the principle of being just a storyteller. This is the story that drives me to mount a project. I want to tell this story and to the greatest number: I hate the posh, elitist theatre. My shows are demanding but everyone can come to see it. I try to give them the keys so that they can enter the show!

Interview made in Avignon by Thibault, 19 July 2019

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